Préface

Considère cet écrit comme une bouteille à la mer et qui ne s’adresserait plus à aucun être humain, tellement l’humanité s’écœure de ses suffisances. Laisse-moi la parole anonyme du solitaire.

 

Tu peux rire l’ami de tes négations, du refus de ta petite vie qui garde jalousement en mémoire tes fins de mois encaissées, la sueur au front d’années de servitude.

 

Tu peux rire de tes chefs incultes qui ont fait leurs études sur les bancs de leurs hautes écoles sans jamais côtoyer l’esclavage, le silence, ni le reniement.

 

Vénères tes chefs car tu les as choisis. Regarde les chaque jour, baver avec suffisance sur ta pauvre vie qui s’enfonce dans le noir. Entends-les faire état de leur cote  et s’interroger du devenir de leur carrière.

 

Ils sont les derniers dinosaures à se regarder sauter sur ton dos cassé de servitude. Ecoutes-toi les juger devant ton poste de télévision. Ne vois-tu pas l’écume à tes lèvres ?

La colère gronde !

 

Patrick A. Rakotomalala

EXODES

A Ambila, mon village du Sud aux regards australs,

Aux confins de mon île de Madagascar,

Locéan attend l’homme de la mer, ses espoirs de pêche et ses espoirs de vie…

Lui le fétu de paille a vaincu la colère de Dieu.

Et pour Dieu, il a dansé cette danse pirogue :

Cest ainsi quil paye chaque jour à la mer

De quoi servir sa table et relever la tête.

Ils sont là les pêcheurs d'Ambila, débarqués de leurs cases aux murs tressés de lianes,

Le regard piqué dembruns, la peau sèche, le fil dAriane largué, flottant au vent,

Ils étaient en attente, face à la mer pour pêcher de la vie et de lespoir,

Par-delà les rouleaux de lOan Indien, le regard immobile baigné de sel et damertume,

Piqué de nostalgie et de rancune, le visage hautain fixant la ligne bleue des vagues dessus leurs frêles esquifs sur la mer

Ils divaguent quand dun seul coup de pagaie, traversent le mur deau la peur au ventre et les lèvres gercées

Tellement habituées aux chaleurs tropicales

Les cœurs battant dans le flux et reflux de la mer et lhorrible chamade martelée sur les tempes,

Ils finissent leur course dans un geyser iodé, humides jusqu'aux yeux,

Pleurant des cristaux de sel, accueillis par le vent du large, le ciel et la mer, seuls...

Alors seulement, leurs coeurs esquissent un autre rythme.

La vague est passée là-bas, loin derrière.

Ils sont maintenant les enfants du pays des merveiles, comme autant de coeurs purs que Dieu soulage de leur peine, enfin libres.

 

Patrick A. Rakotomalala

 

 

 

 

 

 

 

 

"...la lenteur, la douceur, la joie..."

Lavabe

« Devant moi une Femme qui danse et devant elle Un Homme, main dans la main, les bras en l’air comme pour demander au ciel un moment de clémence. Ils étaient cinquante à danser, puis cent, puis mille, puis six mille et je ne sais plus qui écrira la fin.

 

Des pas ancestraux qui marquent une cadence et qui réconcilient le menuet avec un rythme lancinant, chaud et tropical. Tout est trop long sur ma route. Le handicap caractérise le manque de moyens, et lorsque tout un pays manque de moyens, le désespoir peut être au rendez-vous. A part rire ou pleurer que me reste-t-il ? je ne peux même pas faire la guerre car il faut que je leur achète les armes. Alors, j’ai ri et j’ai pleuré les mains vides, j’ai appris beaucoup et j’ai choisi la paix. Nous voulions partir et trouver un monde meilleur, une issue. Nous avions traversé les océans et nous nous sommes perdus dans les hypermarchés et les dédales de l’administration, de génération en génération.

 

Que reste-t-il de nous ? Il n’y a pas de lieu pour cultiver la sagesse, la simplicité et l’ordre naturel des choses. Nos enfants ne savent plus leur langue maternelle et on leur parle d’intégration. S’intégrer où et pour quoi faire ? Aux dépens de qui, et en l’oubli de quoi ? Il a fallu du temps pour écrire cela en malgache, en Français et en anglais. Le temps de se perdre hors de chez nous. Le temps de rapporter tant de choses inutiles, nuisibles ou factices. Le temps d’attendre que des bras s’ouvrent enfin au voyageur fatigué de tant d’errance. J’ai l’impression qu’une énorme machine infernalement occidentale me digère.

 

Nous avions pourtant passé un marché : mon silence contre un peu de bien être. J’en ai reçu le minimum et aujourd’hui, elle réclame mon âme et celle de mes proches. Pour un être humain, Il est difficile de se taire et de disparaître de son vivant. Ces nuits que j’ai passé à penser à ceux qui sont là-bas, si loin de moi. J’ai pensé à eux si forts que durant toutes ces années, ils ne m’ont jamais quitté. Ils m’ont appris le paradoxe : être là et ne pas être comme si la réalité était en moi et non plus autour de moi. Être avec les autres, présents et absents mélangés à la fois, vivants et ancêtres dans la même communion.

 

A l’école, la division n’était qu’un terme mathématique et j’ai appris par la suite la gravité de ses conséquences humaines. La division se cultive tout autant que le rassemblement et je sais maintenant qu’il faut rester groupé.

 

Elle a été longue ma quête du respect surtout lorsque j’ai su que tout commence par le respect de soi-même. Se respecter, c’est trouver sa place et se la réserver quelle que soit la situation : de la richesse à la misère, de la réussite à l’échec. Le respect de soi est la forme ultime du mot « Respect ». Il détermine la capacité de chacun à respecter les autres. Je m’y suis accroché comme à une prière dans les moments d’humiliation, seul dans un flot d’injures, de dédain et de mépris. Eprouvé, mon sens de la famille. Le mariage est une forme innée du partage : partage des souffrances de la vie avant tout car tel est le lot de la misère. Mieux vaut porter un fardeau à deux que seul. Le partage est aux plus pauvres ce que le don est aux plus riches.

 

Madagascar car ce mot remonte à mes origines: le rouge de la terre, le vert des arbres, le blanc des fleurs. Les odeurs de feu de bois, de riz bouillant dans les marmites, d’air marin, les effluves d’ylang ylang et de gasoil mal raffiné. Mon pays où ma propre existence s’inscrit dans le passé pour mieux vivre le futur. Cette façon de gommer toute chronologie entre la vie et la mort car les ancêtres aujourd’hui disparus ont eu eux aussi un avenir dont nous faisions partie sans même qu’ils ne le sachent.

 

Mon pays par qui la vie et la mort ne font qu’un. Il en est de même pour les rires et les larmes. Dire, c’est tout sauf analyser. Dire c’est laisser aller, c’est déclamer ses leçons de vie, c’est donner la dimension poétique, vivante et esthétique à la vie. Sur les quais de gare et les aéroports, les larmes sont au rendez-vous. L’émotion est à vivre et non à raconter. L’émotion tue l’oubli, elle se garde au fond des mémoires, elle réunit ceux qui se séparent. La séparation est la définition même de l’insularité : être seul au milieu de l’océan, Être séparé des autres parmi les siens, c’est l’ultime contradiction.

 

Madagascar, expression de mon insularité. Chaque être humain est comme une île, c’est géographique et physique à la fois. Il reste toujours cette distance dans les rapports sociaux et le vrai lien est spirituel. La pensée et le sentiment restent toujours auprès de l’être cher. Ils sont indestructibles et passent les caprices du temps, comme des îles au milieu des cyclones.

 

Mon pays, conscience mère de nos valeurs et de leur caractère éphémère. Le secret de la vie c’est la beauté du geste : la danse. Afindrafindrao, Salegy, Tsapiky sont un cri et une construction. Nous serons des milliers à les danser et à nous y reconnaître au rythme des notes et des phrases de nos repères et de nos pairs. Nos danses réunissent en un seul instant magique ce qui fait de nous des Malgaches et plus précisément, des êtres humains, universels et pacifiques, issus d’un pays presque oublié.

 

Ma route a été longue et c’est aujourd’hui par milliers que nous nous révélons au monde moderne. Je ne suis qu’un parmi tant d’autres. Mora mora, parce qu’ils veulent toujours aller plus vite là où nous cultivons la lenteur, la douceur, la joie, l’imperfection et l’amour du prochain. »

 

Patrick A. Rakotomalala