"Vita Malagasy", parce qu’aucun humain ne ressemble à un autre

Depuis l'idépendance, pendant que les pouvoirs successifs, sous toutes leurs formes, négociaient techniquement l’entrée de Madagascar  dans les échanges internationaux et la défense des intérêts du pays, la population a dû assumer elle-même, les fluctuations de conjonctures.  Nous sommes entrés dans l’utopie de la mondialisation sans avoir préparé une offre qui exprime le savoir-faire et le savoir-être malagasy (malgache). Nous avons réduit cette offre au consortium de nos secteurs d’activité sensibles et à forte plus-value. Nous avons délaissé l’économie réelle. C’est ici qu’a commencé la scission entre l’Etat et le citoyen. C'est ici que nous avons commencé à considérer le "Vita Malagasy" comme ce qu'il ne fallait pas faire.

 

Le peuple a alors reçu en héritage de subvenir par lui-même à ses besoins à tous les niveaux, mobilisant les efforts des organisations qui continuent de le représenter : société civile, initiatives privées, classe moyenne lorsqu’il y en avait une et surtout, PMI et PME.

 

Ce complexe populaire garant de la cohésion nationale,  a défendu les intérêts de la population et cultivé les valeurs profondes du pays que l’on pourrait résumer ainsi : le Razana, le Fihavanana, le Dina et le famadihana. Ce rouge latérite comme la terre de notre Grande Île coule dans les veines de chacune de nos réalisations.

 Là où les civilisations dominantes partent en conquête dans la dimension planétaire, là où elles détruisent pour reconstruire à leur image, là où elles nourrissent leurs populations de valeurs de domination et de performance, à Madagascar nous avons ramené les fluctuations de l'histoire à notre quotidien, au culte des fondements de notre identité malagasy, à la pratique du fihavanana et aux rassemblements religieux qui sont autant de lieux de protection face aux carences du pouvoir. Nous avons gardé nos institutions populaires historiques intactes et informelles à travers les Fokonolona. De cette manière, nous avons ménagé nos forces dans un climat de misère extrême et en référence à "l'Art de la guerre" de Sun Tzu:

-      "lorsque les troupes sont fatiguées et mal en point, il est sage de refuser le combat."

 En résumé, l'aspiration culturelle et historique de la population malagasy c'est de savoir lui préserver un espace d'équilibre entre son rapport féodal au pouvoir et sa demande de valorisation en contrepartie de son renoncement à entrer dans le siècle nouveau. 

C’est dans cette dimension du sacrifice provisoire que le changement ou la transaction deviennent possibles, à condition de les reconnaitre.

 

L’environnement originel dans toute forme de transaction et de changement doit être respecté. Cet équilibre est garant de la dignité des plus fragiles et c’est la clé de la compréhension du modèle social malagasy : « manahaza tena » (le respect de soi). Il ne faut pas oublier que c’est la philosophie universelle du pauvre « je me sacrifie pour mes enfants, pour l’avenir, pour ma famille… » Je mettrai ce passage en écho d’un poème de Villon qui chantait ainsi la condition des plus humbles: « à la sueur de ton visage, tu gagneras ta pauvre vie. Après long travail est usage, voici la mort qui te convie ».

 

Y déroger équivaudrait à « forcer la porte », ce mode opératoire systématiquement adopté à chaque période de changement, qu’il fût ou non nécessaire. La population sait créer son bonheur dans ces contextes difficiles. La condition humaine demande à être reconnue et non simplement à être entendue. Les promesses et les discours engendrent la méfiance.

Sortir le "Vita Malagasy" de son contexte social,  c'est n'en rechercher qu'une vision péjorative. Notre travail n'a aucun sens s'il est analysé sous le prisme unique de la performance, de la vitesse et de la rentabilité.  Il prend tout son sens dans le "sur-mesure" fabriqué avec la patience d'un savoir faire ancestral. Il va falloir en revenir à nos valeurs les plus profondes et nous adresser au monde avec notre vision et non plus essayer de nous adapter à ce qui ne nous ressemble pas. Continuons de fabriquer des portes de maison différentes, respectons le caractère unique de ce qui est fait à la main et sachons inventer nos propres normes et nos propres références.

 

Patrick A. Rakotomalala

tiré de " Quel Développement pour Madagascar? ".

 

lettre à Joseph Raharijesy du 5 septembre 2013 à propos de l'éducation populaire

Bonsoir Joseph,
merci de ta réponse et je rentre donc dans le code relationnel adéquat en adoptant avec plaisir le tutoiement.

UN MODELE DE PEDAGOGIE POPULAIRE


Le fihavanana est un état d'esprit qui cimente les rapports mais il serait intéressant d'y introduire des méthodologies adaptées à la fonction d'un groupe. Il existe des méthodes pour prendre des décisions en groupe en utilisant la sagesse du groupe, il existe des méthodes pour explorer un sujet de façon constructive et organisée, il existe des méthodes pour encourager à la parole et à la réflexion et des méthodes alternatives au vote.

Il serait bon d'explorer ces méthodes et de les adapter à notre modèle culturel, afin de les introduire dans les règles de fonctionnement.
De plus, les méthodes pédagogiques et d'animations se doivent d'être en adéquation avec les valeurs: non directivité, favoriser la participation, mettre en regard des avis divergents, avoir un esprit d'analyse et de synthèse et disposer d'outils traditionnels de prise de décision.


Ces méthodes d'animation sont primordiales pour mettre en contact, dans les meilleurs conditions, des experts d'une question et les concernés acteurs ou novices et plus simplement, pour mettre toute personne au contact de la connaissance et du savoir.
Si l'on part du principe qu'une réunion d'assemblée citoyenne doit aboutir à un cahier des charges sur un projet concret, le sachant doit se munir de cet état d'esprit.
Il existe pour moi, un point de départ, que vous avez probablement déjà initié, qui est l'éducation, cette école de la démocratie populaire , première pierre à toute évolution sociale. C'est ce terreau qui permettra d'accéder à l'université populaire. Dans cette université, les « sachant » forment les autres et chacun peut être tour à tour enseignant ou enseigné selon les expertises, les programmes, questions à résoudre et ordres du jour.

Il faut savoir qu'encourager à la participation, à la réflexion commune et plus largement, à la prise en main de son propre destin, c'est faire face à des siècles d'asservissement et de déresponsabilisation  populaire.

Ne serait-ce que pour cette raison, c'est une expérience nécessaire pour faire entrer le pays dans une nouvelle ère.

A te lire bientôt.

Patrick

 

Lettre à Tsilavina Ralaindimbi du 21 novembre 2011 à propos d'un de ses ouvrages en cours d'écriture.

l'avenir c'est la capacité à mettre en commun des solutions économiques de proximité

Bonjour Tsilavina,

j'ai fini une première lecture du bouquin.
C'est une analyse brillante de la place de Madagascar au plan de l'histoire, de la culture et de la mondialisation.
Quasiment tous les secteurs de développement ont été explorés et c'est ce déplacement rapide qui amène ta vision.
Ce livre est donc assimilable à l'analyse préalable d'une vision de l'avenir politique, économique et culturel de l'Île.
Alors de deux choses l'une:

soit approfondir chaque domaine en étayant chaque dossier abordé. Exemple: modéliser la stratégie coloniale et modéliser son évolution du néo colonialisme à la mondialisation.

Ou encore: région par région, explorer le tissu des acteurs de l'économie réelle malagasy (PME, entreprises individuelle, entreprises et coopératives agricole etc...).
Cela te doterait d'un outil un peu comme une banque des données économique, politique, sociale et culturelle avec un board d'experts capable de valider si un projet, quel qu'il soit, est un projet à caractère international ou un projet purement intérieur.


C'est à mon avis très important d'amorcer cette séparation des économies pour éviter et prévenir les risques liés à l'endettement politicien, à l'exploitation de la population et à un nécessaire retour du politique à Madagascar. Tu as raison de dire que les pouvoirs ont tous été inféodés. la seule exception qui finalement me semble intéressante a été l'expérience révolutionnaire de l'époque communiste. Non pas pour des raisons idéologiques, mais parce que c'était une réelle prise de conscience et une réelle volonté de se soustraire au néo colonialisme des groupes Focard.


soit partir sur l'élaboration d'un programme politique car finalement, partir sur une plateforme de solutions basées sur une vision nouvelle de la société malagasy (ce que j'appelle "utopie malagasy") est une nécessité. Le monde est en crise de visions, dans un monde en pleine mutation. Un pays comme Madagascar de par sa situation géo politique peut prendre de l'avance sur l'élaboration d'une vision socio économique dans le concert mondial actuel.


De ces deux solutions, la première me parait être la plus intéressante. C'est en fait une vision du fédéralisme à Madagascar, non pas au sens politique, ce qui serait un non sens, mais au nom de la survie économique et de notre possibilité de nous accorder un avenir si l'on est d'accord pour dire que l'avenir c'est la capacité à mettre en commun des solutions économiques de proximité créées et mises en place par les régions, les quartiers les villages ou les bourgs.
C'est un travail de fourmi dont ton texte pourrait être la base fondatrice.


C'est en tous les cas la base d'un ouvrage qui a sa place.

A bientôt mon ami et bravo pour cette analyse brillante.

Patrick